la langue et la personnalité

Sans que nous nous attendions, il y a un curieux rapport entre la langue et la personnalité. De quoi s’agit-il? Avez-vous remarqué qu’il vous arrive de vous comporter différamment selon la langue que vous parlez? Si ce n’est pas le cas chez vous, peut-être chez d’autres personnes bilingues? Je l’ai constaté pour la première fois chez une amie américaine. Elle parlait très bien le français car elle a été élevée dans une famille bilingue. Mais il existe une grande différence entre Mary américaine et Marie française. La première semble plus sûre d’elle, rit beaucoup et se comporte plutôt “en leader”. La seconde est plus retenue, plus sérieuse, moins joviale. Et pourtant c’est la même personne. Comment est-ce possible? Voici quelques explications.

La langue selon le contexte? 

Certaines personnes bilingues choisissent la langue selon le contexte ou le sujet. Elles peuvent se sentir plus à l’aise de parler français dans le cadre professionel et le croate à la maison. Ayant appris le français à l’école et l’ayant utilisé tout au long de leur cursus scolaire, c’est dans cette langue qu’elles ont acquis le vocabulaire plus institutionnalisé. En même temps, comme le croate est leur langue familiale, elles préfèrent exprimer leurs sentiments en croate comme le faisait avec elles leur mère.

Il arrive que les personnes ayant appris leur seconde langue plus tard, se montrent plus spontanées quand elles la parlent. Il n’existe pas pour elles de barrières “sociales” qui font que nous sentons intimidés d’aborder certains sujets. Par exemple, les sujets qui relèvent de l’intime. Ceci renvoie au concept de la socialisation primaire qui façonne, entre autres, notre manière de nous exprimer dans notre première langue. La seconde langue permet de prendre de la distance par rapport à la réalité, autrement dit, d’avoir une relation moins émotionnelle et moins régie par les conventions sociales.

Et la perception de la réalité?

Une étude de l’Université de Londres avait pour objectif de mesurer l’impact de la langue sur la percpetion de la réalité par les personnes bilingues. Après quelques questions sur leurs langues, on leur a demandé de décrire comment elles se sentaient en les utilisant. Il y avait trois possibilités, au choix avec une échelle de valeurs de cinq: logique, émotif, sérieux. Il s’est avéré que les participants se sentaient moins sérieux et moins sûrs d’eux dans leur seconde langue. Cependant, plus tôt ils avaient appris leur seconde langue, moins ces perceptions étaient fortes. Un autre élément pouvant expliquer ce qu’ils ressentaient, est le fait qu’ils utilisaient cette langue surtout dans le cadre professionnel. Ceci pose une question intéressante sur les difficultés que peuvent éprouvent des personnes bilingues au travail et sur les possibles freins dans leur carrière.

Notre personnalité selon la langue

Une autre recherche au sujet du lien entre la langue et la personnalité a été menée à l’Université de Connecticut. Des personnes bilingues anglais-espagnol ont répondu à des tests de personnalité dans leur deux langues. On les a ensuite invitées à se décrire dans chacune d’elles. En espagnol, elles se sont présentées plutôt en abordant leur vie familiale et amicale, en anglais, en mentionnant leurs succès professionnels et leurs activités quotidiennes. Cette différence résulte certainement du caractère invidualiste de la société américaine et du caractère plus collectif dans les sociétés latino-américaines.

Une relation riche entre la langue et la personnalité

N’oublions pas que d’autres facteurs façonnent notre manière de parler une langue. Deux d’entre eux sont particulièrement importants dans la relation entre la langue et la personnalité. Le premier est le regard des autres. La façon dont notre interlocuteur réagit, a un impact sur notre comportement, notre aisance et notre expression de soi. Le second est lié à l’apprentissage de notre seconde langue. Si nous l’avons apprise dans un cadre scolaire, nous la parlerons différamment que si nous nous l’approprions dans le pays au contact avec sa culture et ses habitants. Pour certains, cette manière d’apprendre peut laisser sa trace dans l’utilisation de la langue, même si, avec le temps, elle perdra sûrement de son importance.

Sources:

Ramírez-Esparza, N.,Gosling, S. D., Benet-Martínez, V., Potter, J., & Pennebaker, J. W. (2006). „Do bilinguals have two personalities? A special case of cultural frame switching”. Journal of Research in Personality, 40,99-120.

Dewaele, Jean-Marc and Nakano, Seiji (2013) Multilinguals’ perceptions of feeling different when switching languages. Journal of Multilingual and Multicultural Development 34: 107-120.

Athanasopoulos, P., Bylund, E., Montero-Melis, G., Damjanovic, L., Schartner, A., Kibbe, A., Riches, N., Thierry „Two languages, two minds: flexible cognitive processing driven by language of operation”, 04/2015 In: Psychological Science. 26, 4, p. 518-526. 9 p.

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